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Les foyers de la connaissance dans l’Afrique précoloniale

Le Professeur Cheikh Anta Diop est décédé le 7 février 1986 à Dakar. Son immense oeuvre éclaire toujours la lanterne de la jeune génération. Ses nombreuses recherches ont mis en lumière le savoir et le savoir faire dans l’Afrique noire avant la domination coloniale dans une cité comme Tombouctou qui, une fois de plus, vient de subir l’incendie de ses précieux manuscrits.

L’Afrique anhistorique a été longtemps le thème ressassé par ceux qui ont assujetti le continent noir pendant des siècles. Une littérature abondante a été produite dans ce sens. Pour la circonstance,une partie de l’élite intellectuelle européenne s’est livrée à des assertions idéologiques dans le dessein d’atteindre un objectif : chosifier le noir et se donner bonne conscience pour l’utiliser comme une bête de somme pendant la période de domination. C’est ainsi que des éminences grises comme le comte Arthur de Gobineau, l’auteur de la théorie des inégalités des races, ont pu affirmer sans sourciller que : « La variété mélanienne est la plus humble et gît au bas de l’échelle. Le caractère d’animalité empreint dans la forme de son bassin lui impose sa destinée, dès l’instant de la conception.

Elle ne sortira jamais du cercle intellectuel le plus restreint. Ce n’est cependant pas la brute pure et simple que ce nègre à front étroit et fuyant, qui porte, dans la partie moyenne de son crâne, les indices de certaines énergies grossièrement puissantes. Si ses facultés pensantes sont médiocres ou même nulles, il possède dans le désir, et par suite dans la volonté, une intensité souvent terrible. Plusieurs de ses sens sont développés avec une vigueur inconnue aux deux autres races : le goût et l’odorat. » Le Professeur Cheikh Anta Diop bat en brèche ces allégations haineuses et racistes et donne un éclairage du niveau intellectuel de l’Afrique noire avant la domination coloniale. Dans son ouvrage intitulé L’Afrique noire précoloniale, il situe l’échelon intellectuel dans lequel l’Afrique noire médiévale était parvenue dans une cité comme Tombouctou au Mali. Le quadrivium composé de 4 branches du savoir : l’arithmétique, la géométrie, l’astronomie et la musique était enseigné dans les universités tombouctiennes.

Tombouctou, cité savante

Les savants de Tombouctou au Moyen-âge étaient de la même classe intellectuelle que leurs collègues arabes. Ils les dépassaient parfois dans le domaine de l’érudition. Le Tarikh es-soudan souligne qu’un certain Abderrahman- Et-Temimi, originaire de Hedjaz, invité par le roi du Mali Moussa Kankan, a pu se rendre compte de cette réalité. L’auteur du Tarikh martèle qu’« il se fixa à Tombouctou et trouva cette ville remplie d’une foule de jurisconsultes soudanais (NDLR maliens). Aussitôt qu’il s’aperçut que ceux-ci en savaient plus que lui en matière de droit, il partit pour Fez, s’y adonna à l’étude du droit, puis revînt se fixer de nouveau à Tombouctou. » Le Trivium, l’étude de la grammaire, de la logique d’Aristote (logique formelle, logique de la grammaire), la rhétorique étaient enseignés dans les universités. Cheikh Anta Diop indique que dans le chapitre X du Tarikh es soudan sont consignées les biographies de 17 savants de Tombouctou avec des indications des matières qu’ils avaient assimilées. Les 17 érudits étaient presque tous des dialecticiens, des rhétoriciens, des grammairiens, des juristes… L’enseignement pendant la période était l’oeuvre du clergé musulman. A Sankoré, les étudiants étaient constitués des gens de tous les âges. La mosquée servait de cadre d’enseignement, d’université. Le nombre des établissements d’enseignement était estimé entre 150 et 180 à Tombouctou, selon Kâti. Un professeur comme Ali Takaria recevait les mercredis, jour de congé, 1725 cauris. Chaque étudiant apportait 5 à 10 cauris. Les professeurs n’étaient pas rémunérés. Ils dispensaient les cours par pur idéal et bénéficiaient en retour de la part des étudiants de la reconnaissance

Ahmed Baba, l’auteur de 700 ouvrages

L’exemple des auteurs des tarikhs et d’Ahmed Baba de Sankoré achève de convaincre que Tombouctou était une cité savante. Ahmed Baba seul a laissé 700 ouvrages. Chaque érudit disposait d’une immense bibliothèque. La tradition intellectuelle à l’époque de Sâdi au XVI siècle était déjà ancienne. A propos du savant Mohmmed Ben Mahmoud, Sâdi dit : « Il a fait un commentaire du poème en redjez de El- Moghili sur la logique. Mon père avait étudié sous lui la rhétorique et la logique. Il mourut au mois de Safar de l’an 930 (septembre 1565). Sâdi lui-même était savant dans beaucoup de branches du savoir. La preuve, il a commenté plusieurs textes de matières variées. Pourtant, il ne fut pas ses études ailleurs, c’est à Tombouctou chez un habitant de la cité. Voici ce que l’auteur du Tarikh dit de Ben Mahmoud Ben Abou Bekr : « Pour tout dire, il fut mon professeur, mon maître et personne ne m’a été aussi utile que lui, soit par ses livres. Il m’a délivré des diplômes de licence écrits de sa main sur les matières qu’il m’enseignait suivant sa méthode ou suivant celle d’autrui. Je lui ai communiqué un certain nombre de mes ouvrages ; il y a mis des annotations flatteuses pour moi ; il a même reproduit les résultats de certaines de mes recherches et je l’ai entendu en citer quelques-unes dans ses leçons, ce qui prouve son impartialité, sa modestie et son respect pour la vérité en toute circonstance. Il était avec nous le jour de notre malheur. » Bien avant la période coloniale, explique le professeur Cheikh Anta Diop, l’Afrique noire avait eu accès au savoir. Certains sceptiques peuvent rétorquer que ces foyers de connaissance avaient subi l’influence de l’islam et que par conséquent il n’a rien d’originale, ni de spécifiquement africain. A ces gens, on peut répondre que l’Europe chrétienne à la même période avait eu à peu près le même statut que l’Afrique dans le domaine du savoir. Le latin est resté selon Cheikh Anta DIOP jusqu’au XIXè siècle la langue du savoir en Europe. L’exemple de Gauss, le prince de mathématique,est illustratif.. Il écrivit ses mémoires de mathématique en latin. L’oubli du passé africain est un fait réel. Celui qu’on avait surnommé « le pharaon des temps modernes »conclut qu’ « autant les documents permettent, comme on vient de le faire, de ressusciter, de défossiliser l’Histoire africaine sur une période d’environ 1000 ans, autant le souvenir de celle-ci s’était estompé dans notre conscience pendant la période coloniale. »

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