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Exclusif, Mali: Entretien avec Noury Mohamed Alamine Al-Ansary

Entretien avec Noury Mohamed Alamine Al-Ansary



Chercheur au Centre Ahmed Baba de Tombouctou depuis38 ans. Né en 1948 à Almachra( Cercle de Goundam à 60 Km de la ville de Tombouctou). Après des études scolaires en Arabie Saoudite et Libye, il poursuit ses études en Algérie et se perfectionne en France (en 1982). Il travaille sur divers thèmes : Les habitants du grand Sahara, un dictionnaire Tamasheq-français, la résistance contre la pénétration coloniale  à Tombouctou et l’histoire des hommes bleus etc…



 

Exclusif, Mali Entretien avec Noury Mohamed Alamine Al-Ansary
Noury Mohamed Alamine Al-Ansary
  1. Parlez-nous de vous. Comment avez-vous vécu la crise malienne de 2012 ? Avez vous été contraint de partir de Tombouctou en 2012 ? En un mot, pensez-vous qu’il soit possible de faire une comparaison avec la crise des années 90 ?

Dans les années 90 une grande partie de la population était partie se réfugier en Mauritanie, en Algérie, au Burkina Faso. Moi, à l’époque je voulais faire comprendre à mes concitoyens du Mali en général, et de Tombouctou en particulier, que je suis un patriote comme tout autre malien et qu’il était très important qu’ils comprennent le sens du patriotisme exprimé par mon refus de m’exiler de Tombouctou comme l’ont fait beaucoup des Touaregs et Arabes. Tombouctou est ma terre et celle de mes ancêtres donc s’il arrive que je meure dans ma région natale alors je mourrai car c’est là que mes ancêtres qui ont combattu les colons français notamment dans  la bataille du 14 Janvier 1894 à Takoubawt. C’est là qu’ils ont mis en déroute la colonne dirigée par le colonel Bonnier, qui a été tué le même jour.

Comme vous le savez, 2012 est l’année où je venais juste de prendre ma retraite de la fonction publique malienne. Il s’est trouvé que dès le début de l’année, j’avais fermé ma maison qui se trouve à Tombouctou ville pour rejoindre Tinnadar,  une localité située à 25 Km au Nord de Tombouctou, où j’ai installé mon bétail. J’avais aussi besoin du calme de brousse pour écrire cinq ouvrages. Je suis connu par toutes les autorités gouvernementales et régionales de mon pays. J’ai toujours milité pour la paix et durant  les moments les plus difficiles, mes amis et parents ont tout essayé pour me faire quitter Tombouctou. Mais je leur  ai toujours rappelé cette citation :  « l’amour de la patrie est un acte fort, donc je préfère mourir sur la terre de mes ancêtres que m’exiler dans n’importe quel pays du monde ».

La guerre de 2012, ce sont les hommes politiques qui ont opposés les populations et je l’ai toujours rappelé, étant une personne  militante très connue de tous à la citée des trois cents trente trois saints.

  1. Parlez-nous de vos œuvres : pourquoi votre livre sur la Flamme de la Paix, qui a été édité à l’époque grâce au soutien du PNUD, n’est-il pas mondialement connu alors qu’il est très intéressant ?
Exclusif, Mali Entretien avec Noury Mohamed Alamine Al-Ansary
Exclusif, Mali Entretien avec Noury Mohamed Alamine Al-Ansary

J’ai écris sept ouvrages mais le plus connu est celui intitulé « Flamme de la Paix à Tombouctou », dans lequel j’apparais habillé de blanc, tenant un drapeau blanc, sept heures sous le soleil, durant la cérémonie de la Flamme de la Paix, le 27 Mars 1996. Cette image demeure dans la mémoire collective de tous les apologistes de la paix au Mali, en Afrique et dans l’opinion internationale. C’est une illustration de mon dévouement et de ma détermination à œuvrer pour la paix dans le monde à l’orée de ce troisième millénaire. J’adresse en tant qu’auteur ce message noble à l’humanité entière pour soulager les souffrances dont sont victimes les peuples à travers le monde.

Je l’ai écris dans un style persuasif, pleins d’images et en m’appuyant sur les vertus ancestrales et sur l’histoire de la religion. J’invite aussi les générations montantes à changer leur comportement et leur mentalité en vue de promouvoir une véritable culture de la paix. Je suis en cours d’actualisation de ce livre afin qu’un exemplaire soit transmis à chaque citoyen et citoyenne du Mali et que les âmes se réconcilient. Cela permettra à nos frères du Sud de connaître la dignité des enturbannés à travers leur histoire, car au temps de nos ancêtres les Almoravides, nous avions une grande prédominance sur le Sahara. Nous avons instauré la paix, de l’Afrique noire jusqu’en Andalousie et créé des échanges commerciaux entre l’Europe et l’Afrique en suivant la ligne des grandes villes d’Afrique que sont Fès , Meknès, Marrakech, Saghmassa, Oulata en Mauritanie, Tombouctou, la Haute Volta et Koumassi au Ghana. À l’époque de l’empereur du Mali Kankou, au 13e et 14e siècle, son ministre du commerce et des échanges internationaux était un touareg, ainsi que beaucoup de grands érudits et de médiateurs. La démocratie était partout sur nos terres, chaque région avait son autonomie. C’est pour cela qu’aujourd’hui je ne serais pas étonné de voir une décentralisation poussée au Mali, car nous l’avons fait longtemps avant la colonisation et le traçage colonial des frontières dans les années 60.

 

  1. Étant chercheur et écrivain, vous vous êtes mis à écrire des articles et des ouvrages sur de Grands Hommes qui ont marqué l’histoire de l’Afrique. Qui sont-ils et pourquoi vous ont-ils marqués ?

Exclusif, Mali Entretien avec Noury Mohamed Alamine Al-Ansary

Ce qui m’a marqué chez tous ces Grands Hommes, c’est leur dignité à défendre leur terre et leur peuple, l’amour de leurs terres qui a fait qu’ils se sont sacrifiés pour elles, leur amour de la liberté, parce qu’un homme sans liberté, sans dignité, vit une vie très lamentable. C’est comme une souris qui vit dans les cavernes. C’est pour cela qu’ils me marquent toujours : ce sont des héros au vrai sens du terme de l’Afrique. Quand vous regardez par exemple, le Maroc, l’Afrique du Sud et le Sénégal  vous verrez Yousouf Ibn Tachifine, Sanhaja, Mohamed V, Nelson Mandela et Elhaj Oumar Tall. Ils ont laissé derrière eux des générations dignes qui sont exemplaires aujourd’hui en Afrique en matière de développement, sur tous les plans. Lorsqu’un visiteur ou un touriste va dans un de ces pays ils se sentira en sécurité et protégé.

 

4.Comment voyez-vous le processus de paix en général au Mali ? Que pensez vous de la polémique autour du déroulement en queue de poisson du forum de Kidal  la semaine passée ?

Exclusif, Mali Entretien avec Noury Mohamed Alamine Al-Ansary (2)

Je ne suis pas un politicien, j’aimerais souligner quand même que  les états responsables du suivi  de l’accord de paix au Mali ne font aucun effort pour réconcilier les pro-Maliens et les pro-Azawadiens. C’est ce que j’ai pu observer et que je peux dire : ils ont fui leurs responsabilités.

Même chose en ce qui concerne le forum de Kidal. Un comité de suivi de l’accord est en place depuis fin Janvier. Pourquoi n’a-t-il pas organisé lui-même le forum de Kidal ? Des milliers de déplacés à l’intérieur du pays et des centaines de milliers d’autres dans les pays limitrophes attendent et assistent à une sorte de jeu d’enfants. Aujourd’hui, je dis à toutes les communautés de mon pays que c’est à elles-mêmes de trouver des solutions pour leur destin. « On ne se gratte le dos qu’avec ses propres ongles ». Je terminerai en disant ceci : « la vérité a besoin de deux interlocuteurs : celui qui dit et celui qui comprend ».

Que Dieu bénisse tous ceux qui œuvrent pour la paix. Vive la paix.

 

5.Pouvez-vous nous parler des manuscrits de Tombouctou ? Comment avez-vous fait pour les rassembler ? Que représentent-ils pour vous et pour les communautés ethniques de Tombouctou ?

 

J’ai commencé à travailler au Centre d’Études, de Recherches Historiques et de Documentation Ahmed Baba (CEDHRAB) le 1er Octobre 1974. À l’époque, il n’y avait pas de directeur mais un secrétaire exécutif. Je m’occupais du rassemblement des manuscrits et de leur catalogage. J’ai géré cette tâche jusqu’à la nomination du directeur du centre en Novembre 1976, deux ans après ma prise de fonction. Immédiatement le directeur m’a chargé d’écrire une lettre à son nom, adressée à tous les chefs de tribus et marabouts touaregs, arabes et songhaïs de la région de Tombouctou. Il m’a loué deux chameaux et je n’ai laissé aucun hameau dans toutes les communes rurales pour rassembler les manuscrits des mains des chefs notables. J’ai récupéré cette année 182 manuscrits. Certains m’ont été donné gratuitement, d’autres m’ont été prêtés par les chefs locaux. En 1982, j’ai passé un an de stage en France et à mon retour j’ai découvert que 143 de ces manuscrits avaient été volés. Il n’en restait que 39. Ils existent encore à ce jour. Je peux prouver que j’ai ramené les 182 manuscrits en 76 et j’attends le jour où justice sera rendue pour interpeller le centre sur les 143 manuscrits qui se sont volatilisés.

Pendant la crise que nous avons connue en 2012, le reste des manuscrits a été emmené à Bamako. Ils sont gardés là-bas jusqu’à présent.

Les manuscrits rassemblent le génie, le savoir des grands érudits et des marabouts scientifiques qui ont vécu dans notre région. Ils sont donc très importants. Ils abordent l’Histoire, l’astronomie, la physique, la théologie, la chimie, les mathématiques, l’étude du coran, du prophète Muhammad  la médecine traditionnelle, etc. Le savoir et la science humanisent l’Homme.

Par: Mohamed Ag Ahmedou

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