Afrique / Ma toute dernière histoire : Jeu, set et mat… « – Allez Yannick, sois plus agressif ! Bon sang ! »

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Assis et angoissé, je vis, avec une certaine émotion, cette finale sur le court central, le mythique court «Philippe Chatrier », la terre sacrée de Roland Garros. Comme à son habitude, pour ce dernier dimanche de la quinzaine, le soleil se laisse distancer par une troupe de nuages qui s’incruste avec insolence au-dessus de l’édifice. Malgré les caprices de la météo, les stars parisiennes et les passionnés sont au rendez-vous. Sous un parapluie, ma Maryse essaye, tant bien que mal, de profiter du spectacle. Quant à moi, le petit Mamadou, je m’apprête enfin à savourer ma revanche sur la vie !
Dès les premiers échanges, le ton est donné. La balle fleurète à chaque reprise sur la ligne de fond du cours de Yannick. Face à lui, le numéro un mondial, le grand champion espagnol. Fidèle à sa réputation, il met la pression sans concession.
Au départ de cette odyssée, personne n’aurait osé miser un penny sur moi, petit africain clandestin qui longeait les murs de la capitale, la peur et la faim au ventre. Mon premier job fut de laver les carreaux des grandes boutiques parisiennes. Étant sans papier, mon fourbe patron me payait une misère, mais en contrepartie, je profitais de sa générosité débordante pour roupiller dans sa petite camionnette : ça m’évitait de payer l’hôtel dans ces piaules cafardeuses du dix-huitième. A la suite de bonnes rencontres et combines, j’obtins un titre de séjour temporaire en jouant la carte du réfugié politique provenant de Guinée.
Et un jour, une bénédiction frappa à la porte, un ancien collègue, arabe me proposa de l’accompagner pour un entretien à la porte d’Auteuil, avec des papiers en règle et la sécurité sociale à la clef. On nous embaucha au smic et nous logeâmes dans une studette non loin des terrains.
Mamadou allait faire sa première rencontre avec cette fameuse terre battue, comme agent d’entretien : je balayais, et arrosais les cours tout au long de la journée en observant les joueurs des terrains d’en face. Mes yeux s’affutaient au contact de ces apprentis. Je découvrais tous ces entraineurs aux personnalités complexes, ce métier me passionnait. Ma bonne humeur africaine me permettait d’approcher de plus près cet univers, en ramassant les balles pour les entraînements. Analphabète, j’étudiais le tennis avec mes propres codes. Je me faisais apprécier des entraineurs, de la hiérarchie et à chaque petit pépin, on m’appelait à la rescousse.
J’entretenais une relation en cachette avec une femme de ménage qui était assignée à l’entretien des bureaux des dirigeants. Elle, tout comme moi, semblait vulnérable sans ses racines dans cette grande ville. Orpheline, elle avait perdu ses parents très jeunes lors d’un accident de voiture.
On se comprenait tous les deux, nos plaies nous rapprochaient. Tombant enceinte par accident, notre mariage fut expéditif. Le peu de famille qu’il restait à Maryse décida de s’abstenir de venir. Un africain … pas assez désirable pour faire le déplacement.
L’air humide envahit l’arène et le taureau espagnol frappe la balle de plus en plus fort ! Ses coups droits dévastateurs balayent mon matador. Même la «hola » du public ne peut stopper cette sauvagerie. Le premier set est remporté par le champion avec une facilité déconcertante : 6-3. Yannick doit sortir de son stress et réagir au plus vite, sinon on est mort !
« – Allez Yannick, sois plus agressif ! Bon sang ! »

Pendant toute la grossesse, je priais pour avoir un garçon et le bon dieu me combla. D’un commun accord avec sa mère, on le prénomma Yannick, en hommage au grand joueur de tennis « Yannick Noah », tant aimé des français. J’aspirais à la même trajectoire pour mon gars.
Dès sa naissance, je lui mis une raquette entre les mains, je veillais à forcer le destin. Mon fiston devait être un grand champion. Toutes nos économies et temps libre y passaient, le tennis serait notre sésame.
Je compilais en moi toutes les expériences acquises durant ces longues années à espionner tous ces entraineurs et je piquais les meilleurs exercices pour les inculquer à mon petit Yannick. Maryse estimait que je le poussais trop, mais je savais avec précision où j’emmenais mon futur champion. Yannick avait de l’allure et le mélange de nos ADN entre Maryse et moi créa un athlète parfait : la résistance physique des africains et le côté stratège des européens.
Au fur et à mesure, le diamant brut se peaufinait. On enchainait les tournois et l’adolescent grimpait au classement. La fédération de tennis s’intéressait de plus près au joyau. Les dirigeants pensaient que j’avais fait du bon travail et qu’il était temps de passer le relais. Mon analphabétisme posait problème, et à leurs yeux, ma place était dans les cours de tennis à les entretenir. La fédération voulait, pour ainsi dire, m’écarter.

Finale de Roland Garros, après une heure trente de jeux …
Je suis tétanisé, je n’arrive pas à lâcher mes coups. Il me balade de droite à gauche et j’ai l’impression de servir de serpillère sur le cours. Si je ne trouve pas une parade, je rentrerai plus tôt que prévu à la maison.
Je n’en peux plus de courir après cette balle jaune comme un con. Vivre la vie d’un autre, ne me procure plus de joie, je veux retirer cette muselière et crier au monde qui je suis vraiment. J’en ai marre de jouer le rôle du bon petit métisse de service qui amuse la galerie et stimule les parieurs. Nous sommes pathétiques, des machines à sous en short.
Cette averse, qui transite sur l’arène, cache mes larmes de révolte pendant que le public, au fil des jeux, change de bord. Je ne suis plus qu’un étranger dans ce corridor. De retour sur mon banc, je distingue le cri particulier de papa et me tourne vers lui. Il me fait un signe codé me signalant que l’espagnol va passer dans une phase de baisse de régime et que c’est le moment de réagir.
Effectivement mon gourou de père ne s’est pas trompé. La frappe de balle de mon adversaire est moins lourde et ses déplacements sont gênés par une crampe à la cuisse gauche. Je suis plus à l’aise et relâche mes coups. Les poings gagnants que j’effectue et les applaudissements me remettent dans la partie. J’aligne trois jeux d’affilé.
Une éclaircie sur le court « Philippe Chatrier » annonce ma résurrection. Le public, fidèle à lui-même, rejoint le Phoenix ressuscité de ses cendres. Les parapluies mis de côté, le soleil peut enfin faire son entrée, déversant ses rayons à qui veut en profiter.
L’espagnol, mal en point, montre des signes d’agacement. J’en profite et lui dérobe in extremis le troisième set : 7/5. (Score : 6 /3. 6/2. 5/7)
Ma mère m’applaudit fièrement. Mon père me fait signe d’être sur mes gardes et de rester concentré. Mon jeu est plus agressif. Je sers mieux et j’ose chercher les points au filet. L’espagnol semble sonné.
Je sers pour le jeu, son retour est lifté et sa balle percute la bande du filet pour se blottir dans mon carré. Je m’élance dans une course frénétique pour la rattraper et lui montrer ma détermination. Le public est aux anges. En glissant sur la terre battue, mon bras est tendu et ma raquette prête à cueillir la balle avant le second rebond. Soudain, brusquement, au moment de sauver ce point, l’instance crie d’une même voix un son apocalyptique !
Le juge arbitre bascule de sa chaise pour atterrir tragiquement sur le sol. La situation est morbide. Je m’approche de son corps inerte en ayant le sentiment d’être traversé par une sensation déroutante. Son visage est apaisé et immobile. Quant à moi, je suis devant lui, tétanisé et ne sachant quoi faire.
Le médecin de Roland Garros accourt sur le terrain avec sa trousse. A l’instant où il s’abaisse pour tâter le pouls de l’homme, le haut de son buste se contracte comme s’il subissait une forte décharge électrique. Je venais, pour la première fois de mon existence, d’assister à la fin d’une vie. Le docteur essaye de réanimer l’arbitre pendant quelques minutes puis une civière emmène le défunt. Un individu imposant, en costume noir, muni d’un talkie-walkie, donne des instructions et en quelques secondes, un juge arbitre remplaçant surgit de nulle part. Cette action a été aussi rapide qu’un jeu. Le public n’a pas eu le temps de se remettre de ses émotions que la partie allait reprendre.
Le numéro un, dans son coin, porte une serviette sur sa tête, dissimulant toutes ses inquiétudes. De nouvelles balles neuves rentrent sur le terrain comme pour essuyer cette déconvenue. Cette longue pause publicitaire est finie. Les caméras peuvent redémarrer, sauf que moi je ne me suis pas remis de mes émotions !
Le public applaudit pour encourager et relancer le spectacle. L’espagnol rejoint la ligne de fond de cours pour servir mais je n’arrive pas à sortir de mon état de choc et mon sang reste de glace. Du haut de sa chaise, le nouveau me demande de me relever pour reprendre la partie. Je ne bouge pas d’un iota, mon corps se refuse d’obtempérer. Mon père me fustige du regard. Assis, mes pieds sont cloués au sol. Les sifflets de la foule ne se font pas attendre et l’homme de tout à l’heure au talkie-walkie réapparait et gesticule dans tous les sens.
L’heure est grave, une nouvelle fois le juge sur sa chaise pointe son index dans ma direction et me somme d’un ton solennel de regagner mon côté pour reprendre la partie. Mon concurrent s’énerve !
A nouveau, un médecin est appelé d’urgence et rejoint le cours.
« – Monsieur Yannick, vous souffrez quelque part ! »
« – Oui »
« – C’est musculaire ? Vous avez une tendinite ? »
« – J’ai un rejet, madame. »
« – Comment ? »
« – C’est pas possible. Je ne peux pas continuer. »
« – Vous êtes un champion, vous devez reprendre la partie, la France, le monde vous regarde ! »
« – Désolé ! »
« – Vous ne pouvez pas arrêter la machine, vous devez vous relever, l’issue de ce match est plus importante que votre personne. Reprenez le match, sinon ils vont vous faire payer cet acte de rébellion, le public en redemande. »
« – Non, je ne le ferai pas, annoncez mon forfait ! »
« – Mais c’est une folie, vous serez lynché par les médias, si près du but ! »
Le comité décida de me donner encore dix minutes de réflexion aux vestiaires, pour que mon coach de père me convainque. Je lisais sa détresse dans ses yeux, mais il était temps pour moi de prendre mes propres résolutions. Je m’affranchis de son emprise et restai farouchement sur ma décision. Je vivais mon dernier match de tennis en tant que professionnel, une sortie en grande pompe.
La foule me hua. Il aura fallu quelques années pour que ma décision s’inscrive positivement dans l’histoire du sport français. Mon geste de refus pris de la grandeur, quand le monde du tennis éclata sous l’effet des scandales de pots de vins et que l’espagnol, l’imbattable soit détecté positif aux amphétamines. À Chaque Rolland Garros, j’avais le droit à cette séquence d’anthologie à la télévision. Cet acte fut récupéré par la fédération de tennis en spot publicitaire méritant les valeurs inculquées aux joueurs de tennis. Cette prise de décision a été le plus grand de mes trophées. Paix à ton âme, JUGE ARBITRE !

Par: Thami Kamil

 

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